"Indect" relègue Orwell dans la Bibliothèque Rose
Surveill@nce / samedi 10 octobre par Woodward et Newton
Le programme européen Indect vise à développer un système de surveillance des
informations d’Internet. But avoué : détecter automatiquement les menaces, les comportements anormaux ou la violence.
Pas un jour ne passe sans que l’on apprenne lexistence, ici ou
là, de projets bureaucratiques visant à contrôler Internet, cet espace de liberté qui provoque des poussées de fièvre aphteuse chez tous les tyrans et autres aspirants dictateurs de la
planète.
La démarche, somme toute assez logique de la part des démocrates éclairés régnant
par exemple en Birmanie, en Corée du Nord, en Chine, en Iran ou en Tchétchénie, est plus surprenante de la part des dirigeants australiens ; quoique. On oublie un peu
vite que les prix Nobel de lancer de boomerang participent activement à un super Big
Brother d’inspiration yankee, ayant pour objectif d’intercepter les
communications téléphoniques mondiales, publiques et privées : le célèbre réseau « Echelon ». Outre les Australiens, participent à ce club très fermé de « grandes
oreilles » le Canada, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande.
© Oliv
En Europe, creuset de la démocratie, pour ne pas dire de la civilisation que l’humanité nous envie,
nos dirigeants ne caressent pas de si noirs desseins ; contrôler Internet ? Allons donc ! Et pourquoi pas des caméras de surveillance à chaque coin de rue pendant que vous y
êtes ? Ou bien l’accès à votre dossier médical par votre employeur en cas d’arrêt de travail
consécutif à une petite grippe H1N1 ? Non mais franchement. Dailleurs Echelon n’a pas empêché la
tragédie du 11 septembre, alors ?
Alors, au nom de la sacro-sainte sécurité, le plus porteur des thèmes électoraux
de l’ère moderne, nos dirigeants européens n’ont pas tardé à
trouver une bien meilleure recette qui laisse craindre hélas, que la «Police de la Pensée » Orwellienne
ne soit plus très loin.
Détection automatique des menaces
Cette meilleure recette a pour nom « Indect » ; d’après ses
concepteurs, il s’agit « d’’un système
intelligent d’information permettant l’observation, la recherche et la détection en vue d’assurer la
sécurité des citoyens dans un environnement urbain ». Froid dans
le dos rien qu’à lire l’étiquette sur
l’emballage.
« Indect » [1] a été lancé très confidentiellement le 1er janvier 2009 grâce au soutien financier de la Commission européenne qui a déjà investi plus de 10 millions d’euros dans l’affaire prévue pour
s’étaler sur 5 ans : le délai nécessaire au consortium « Indect » pour réaliser le développement de programmes informatiques de
surveillance, de collecte et d’analyse automatique des informations du Web. Rien de moins. Le but ultime de l’entreprise tient en peu de mots : « la détection automatique des menaces, des comportements anormaux ou de la violence ».
Le préambule du cahier des charges ne laisse planer aucun doute sur les raisons qui ont motivé ce projet
européen :
"La sécurité devient le maillon faible des infrastructures énergétiques et de
communication, des centres commerciaux, des centres de conférence, des aéroports et plus généralement des sites fréquentés par un grand nombre de personnes."
"En pratique, tout lieu public est vulnérable et les risques
qu’il supporte doivent être contrôlés et réduits autant que possible. Un contrôle
d’accès et une réponse rapide à toute menace potentielle sont des propriétés que tout système
de sécurité de tels sites doit absolument posséder."
"Le projet Indect est destiné à développer de nouveaux outils et de nouvelles
techniques qui permettront à leurs utilisateurs finaux d’améliorer leurs capacités de détection et de prévention des actes criminels, améliorant ainsi
la sécurité des citoyens européens ».
Surveiller les échanges
Le « club Indect » comprend dailleurs du très
beau linge en matière de prévention des méga-menaces : la police d’Irlande du Nord, le quartier général de la police polonaise, les universités et pôles
universitaires de technologie les plus pointus en intelligence artificielle, tels ceux de Grenoble, Madrid, Vienne, Wuppertal et York, auxquels se sont joints des représentants de régimes
récemment convertis aux principes démocratiques comme ceux de Gdansk, Kosice, Ostrava et Poznan. C’est vrai que les anciens fichiers de la Stasi restent très « vintage »
dans les ex-républiques soviétiques.
Le but avoué des développeurs d’Indect, est de
surveiller de très près les sites Web, les serveurs de fichiers, les forums de discussion, les réseaux sociaux et de peer to peer et même les ordinateurs individuels ! Si la moisson
s’avère bonne, les informations collectées seront traitées par des programmes capables de
comprendre et denregistrer les relations entre les individus et les organisations diverses auxquelles ils
semblent rattachés sur le Web. Le bonus, cest la constitution automatique de dossiers sur les individus et les organisations avec
lesquelles ils communiquent sur le Web, la nouvelle arme de destruction massive.
Minority Report
C’est la CNIL qui va
être contente ! On ne saurait trop suggérer à ses dirigeants d’ouvrir sans tarder des cellules de recrutement directement intégrées aux Pôles Emploi ;
ça ira plus vite pour recruter les « traqueurs de fichiers sauvages » constitués « automatiquement » par les exploitants de Indect. Tout ça dans le but
déclaré de déjouer les actions criminelles avant qu’elles ne surviennent.
Et dire que le téléchargement sauvage de musique par des gamins boutonneux a
failli déclencher une guerre civile dans ce pays ! Pendant ce temps là, sans faire de vagues, « Super-Méga-Big Brother » tisse sournoisement sa toile sur la Toile dans l’indifférence
générale et le silence assourdissant des prétendues élites et de tous les contribuables européens qui casquent sans broncher pour la fabrication du garrot qui va les étouffer.
Si l’on considère
qu’une arme aussi létale qu’une possible
privatisation de la Poste justifie un référendum national, est-ce qu’un projet potentiellement aussi liberticide et attentatoire à la sphère privée
qu’Indect ne mériterait pas une vaste consultation européenne ?
[1] (Intelligent Information System Supporting
Observation, Searching and Detection for Security of Citizens in Urban Environment)
Voir en ligne : Le projet Indect (en anglais)