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Présentation-débat sur la question des bidonvilles dans le monde.

16 Janvier 2010 , Rédigé par groupe Proudhon FA Publié dans #Info (s)

Lundi 25 janvier à 20 h à la MJC Palente, aura lieu une présentation-débat sur la question des bidonvilles dans le monde avec Philippe Godard
(coauteur, avec Diana Bernaola-Regout, de Bidon, bidon, bidonvilles, éditions Syros, collection « J’accuse », 2009 (en partenariat avec Amnesty International).


Pour le Sarkophage spécial Villes 15 janvier 2010

 

Un milliard d’êtres humains dans des bidonvilles

 

La Terre bientôt une bidonplanète ?

 

 

L’exode rural, depuis les années 1980 environ, contribue à l’essor inconnu auparavant des bidonvilles du tiers-monde. Selon ONU-Habitat, en 2001, on comptait 870 millions d’habitants dans des bidonvilles en zones urbaines. Il y en a aujourd’hui 1 milliard, soit à peine moins d’un tiers de la population urbaine mondiale. Dans les pays les moins développés, plus de 70 % de la population urbaine vit dans des bidonvilles (72 % en Afrique noire). Ce n’est pas tant d’essor des villes dont il faudrait parler, que d’explosion des bidonvilles partout dans le Sud.

 

Une catastrophe imprévisible ?

À ce milliard d’êtres humains qui vivent dans des bidonvilles viendra s’en ajouter un second d’ici 2030, ce qui représentera alors la moitié de la population urbaine mondiale. Aucune solution n’est proposée, mais comme d’habitude, les experts onusiens font leur autocritique. Et comme toute autocritique plus ou moins contrainte, celle-ci est parfaitement inutile. Car elle se limite à la reconnaissance d’erreurs passées et de leur incapacité à prévoir cette explosion exponentielle de la bidonvillisation de la planète. Les experts ne proposent que de poursuivre les programmes en cours en ayant soin de mettre en place « une meilleure gouvernance urbaine, de meilleures politiques urbaines et une meilleure intégration des nouvelles populations à l’économie urbaine ».

Était-il impossible de prévoir la bidonvillisation ? C’est l’inverse qui est vrai, même si l’écheveau des causes et des conséquences de la misère qui aboutit à l’agglutination dans les mégalopoles est très complexe. Désastre facile à prévoir : sur une planète encore majoritairement paysanne dans la seconde moitié du xxe siècle, l’introduction massive de l’agriculture mécanisée, sur le modèle de la fameuse révolution verte en Inde, ne pouvait pas produire autre chose que l’abandon des campagnes par les travailleurs surnuméraires. Il s’agissait d’augmenter les rendements par l’introduction des machines, des engrais et des pesticides, tout en dégageant de la main-d’œuvre, dès lors disponible pour l’industrie des pays dits sous-développés. L’exode rural était l’un des buts recherchés.

La bidonvillisation n’était impossible à prévoir que par ceux qui estimaient que les villes et les industries absorberaient cet excès créé délibérément par ces mesures massives de gestion du troupeau humain. Même les perspectives développementalistes dites de gauche promettent un développement qui part du monde rural et paysan pour aller vers le monde urbain et industriel. Les experts et les gouvernants peuvent ainsi plaider non coupables puisque la quasi-totalité des hommes politiques et des « sociétés civiles » œuvrent à cette industrialisation, base selon eux du Progrès.

Cet aveuglement des experts, des gouvernants et des suivistes ne doit plus nous tromper. Nous pouvons et nous devons nous passer des experts, pour lesquels les chiffres et les statistiques doivent converger vers des buts qu’ils ont fixés par rapport à d’autres ensembles de chiffres et de statistiques, le tout dans l’abstraction pure. Par exemple, si les villes sont plus riches que les campagnes, il faut, selon la plupart des experts, susciter le transfert des forces excédentaires des campagnes vers les villes. Comme si la réalité était aussi simple, mathématique et statistique !

Le seul contre-exemple est sans doute l’Afrique noire, où la bidonvillisation ne provient que de la misère sans cesse accrue par les gouvernements locaux, les instances internationales et les erreurs répétées des bons samaritains humanitaires. En Afrique noire, nulle industrialisation n’est venue appeler la main-d’œuvre rurale vers les villes. La misère seule, couplée au mirage de la ville où tout est possible, est l’unique responsable.

 

Un processus irréversible ?

Le rôle de la ville et l’attraction qu’elle suscite sont le cœur de ce processus de l’exode rural contemporain. Les paysans fuient la campagne parce qu’ils sont pauvres et sans terre, bien sûr, mais il faut que la ville propose quelque mieux : l’espoir de sortir de la misère.

Les populistes russes du xixe siècle avaient compris que terre et liberté étaient indissolublement liées : la possibilité d’exploiter collectivement la terre en dehors de tout impôt (donc non seulement en dehors du seigneur, mais même de l’État) offrait un véritable espace de liberté, car il n’y a pas de liberté pour celui qui n’a rien dans le ventre, n’en déplaise aux romantiques. Lénine et Staline ont inversé le processus : toute la terre à l’État, et pour la liberté, on la construira à la pointe des chars d’assaut et des tracteurs sortis des usines. Des usines ! Donc des villes… Toujours elles.

Le processus de l’exode rural semble désormais irréversible : depuis 2007 ou peut-être même avant, la moitié des êtres humains vivent dans les villes, et ils seront 60 % au milieu de la décennie qui commence. Aujourd’hui, les villes se présentent comme de véritables instruments de domination, de confinement et de répression des pauvres. C’est dans les villes encore que se concrétise la confiscation du pouvoir (économique, financier, politique, intellectuel…). Au détriment direct des campagnes, en absorbant la main-d’œuvre prétendument excédentaire, mais aussi en rendant improbable tout processus d’émancipation, qui passe aujourd’hui par une réflexion sur la répartition des êtres humains à la surface de la planète. Sans que cela implique, dans notre idée, une adhésion aux thèses malthusiennes, ou au contraire leur refus radical. Il s’agit ici tout d’abord d’exposer un problème central de notre époque.

 

Contrôler le niveau de stress des populations

Accumuler des ruraux dans les bidonvilles n’est pas sans poser de redoutables problèmes politiques. Et tout d’abord, comment faire accepter des conditions de vie aussi misérables ? En Inde, le gouvernement n’a ni les moyens ni sans doute l’intention de forcer des populations à abandonner la campagne pour la ville. Mais cet exode est massif, et il faut donc éviter une révolte des habitants des bidonvilles, qui forment entre un tiers (Delhi) et la moitié (Mumbai, Kolkatta) de la population urbaine des mégapoles de ce pays. Des associations d’habitants des bidonvilles, dont le dévouement des membres est par ailleurs indéniable, se trouvent contraintes de travailler à la pérennisation des bidonvilles. En effet, la corruption très importante et l’incompétence aboutissent à ce que les crédits destinés à l’amélioration des bidonvilles ou au relogement de leurs habitants sont détournés ou mal utilisés. Les associations d’habitants des bidonvilles (comme Mahila Milan, « femmes ensemble » en hindi, Mahila Chetna, « l’éveil des femmes », ou la NSDF, association nationale des habitants de bidonvilles) s’unissent à des organisation non gouvernementales (INDCARE, ou SPARC, Society for the Promotion of Area Resource Centres) pour participer à la mise en œuvre des plans gouvernementaux. Les budgets alloués par le gouvernement sont ainsi à coup sûr mieux utilisés, et les habitants ont pris une part active et efficace à l’amélioration très relative de leurs conditions de vie. En l’occurrence, depuis les années 1990, l’effort porte surtout sur les systèmes d’adduction d’eau courante et d’évacuation des eaux usées. Un programme minimum, donc. D’un autre côté, ces associations entérinent l’incapacité de l’État – ou plus largement encore, du Système – à offrir aux humains des conditions de logement tout à fait correctes. Le dilemme est réel.
Il ne s’agit pas ici de prôner la stratégie du pire, qui est erronée comme nous le savons, au moins depuis l’avènement des régimes nazi et stalinien, en abandonnant les bidonvilles à leur triste sort. Le pire n’engendre pas la révolution. Mais dans le cas des bidonvilles, leur croissance rapide rend très complexe toute solution globale, et tout nous invite à laisser perdurer cette situation en nous contentant d’en effacer les manques les plus criants, comme la quasi-absence de toilettes ou l’approvisionnement en eau potable inférieur au minimum.

 

Les enjeux autour des bidonvilles

La bidonvillisation de la planète est l’aspect détestable, qu’il s’agit donc de gommer, de l’urbanisation massive et du prétendu progrès que constitue la formation, au niveau mondial d’un réseau de villes tentaculaires. Ces villes, tant vantées par ailleurs, sont gangrenées de bidonvilles immenses, dont le taux d’extension est encore plus rapide que celui des villes elles-mêmes !

Dans ce magma humain, la lutte est pour l’instant contrôlée par des groupuscules sectaires de type religieux (intégristes chrétiens-pentecôtistes, musulmans, juifs, hindouistes et autres) qui propagent le message d’une attente d’un monde meilleur dans l’au-delà ou dans une autre vie réincarnée. Le messianisme communiste, qui postule en gros un monde meilleur ici-bas, est inopérant parce que les communistes de toutes sortes n’ont pas mené à fond la critique du Progrès, de la Science, de l’État et du Travail, toutes choses dont il faut nous débarrasser sous peine de repartir sur le même chemin : si l’on veut le Progrès, si l’on veut la Science, si nous voulons connaître la vitesse d’expansion de l’univers et décrypter l’intégralité du génome humain, si nous pensons que par le travail nous allons modeler la nature, alors nous aurons besoin de l’État et des idéologies qui justifieront les « dégâts collatéraux ». Dont les bidonvilles, car il faut bien de la misère quelque part pour payer les sommes folles de ces recherches inutiles.

La croyance au Progrès entraîne à tout coup l’émergence d’un modèle – c’est même la définition du progrès de l’humanité : converger vers un modèle supérieur. Le Progrès n’est rien d’autre ; seule la définition du mot « supérieur » varie, mais tous, communistes autoritaires, libéraux et néolibéraux, ont un modèle, qu’ils croient supérieur, et sur la voie duquel ils veulent nous entraîner. Aujourd’hui, sur la voie qui mène au modèle dominant et unique, celui de la société hyperindustrialisée, avec ses mégapoles, avec des humains reliés en réseaux mais bientôt incapables de communiquer entre eux physiquement, certains sont plus avancés que d’autres. Et puisque la réalisation du paradis sur terre devient de plus en plus improbable, la solution proposée est d’écarter du revers de la main ceux qui sont le plus attardés sur la voie du Progrès.

Sous le joug productiviste, la vie humaine n’est pas cotée de la même façon à Wall Street et dans les slums de Kolkatta. Et l’écart se creuse.

 

Philippe Godard

 

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