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Afrique du Sud

29 Août 2012 , Rédigé par groupe Proudhon FA Publié dans #Info (s)

 

 Afrique du Sud : « Marikana montre que nous vivons dans une prison démocratique »

lundi 27 août 2012, par Bandile Mdlalose

Le bilan officiel du massacre de la mine de Marikana, le 16 août 2012 et les jours précédents, s’établit actuellement à quarante-quatre morts, trente-quatre lors de l’assaut policier et dix autres (dont deux policiers) au cours des attaques précédentes menées soit par la police, soit par des gardes de sécurité, soit par des nervis du syndicat des mineurs (NUM), le 10 août, qui voulaient empêcher par la force le déclenchement de la grève, déclarée « illégale » par le gouvernement car échappant au syndicat officiel des mineurs.

Le texte suivant est écrit par la secrétaire générale du mouvement Abahlali baseMjondolo [1], Bandile Mdlalose.

L’Afrique du Sud a la plus belle Constitution de tous les pays. Sa beauté est parfaitement attestée et respectée. Mais nous vivons dans une prison démocratique.

Nous devons saluer le combat du docteur Nelson Mandela, de Steve Biko et les luttes de la communauté des années 1980, de la jeunesse de 1976 [Soweto] et des ouvriers de 1973 [vague de grèves dans la région de Durban]. Les luttes du passé ont vaincu les Boers blancs et nous ont apporté la démocratie avec tous ces beaux droits sur le papier. Nous avons tant de droits attestés, comme le droit au logement et à la protestation. Mais chaque jour, nos droits sont violés par les Boers noirs. Ils ont fait le serment de protéger nos droits, mais le serment était un faux serment.

Au lieu de soutenir les luttes du peuple afin que nous puissions faire une véritable démocratie et faire de nos droits une réalité, ils envoient leurs forces de sécurité et de police pour expulser les pauvres, pour nous enfermer en dehors des villes et écraser nos luttes. Au lieu de travailler avec le peuple pour transformer la société, ils répriment le peuple pour protéger la société inégalitaire qu’ils ont prise en charge en 1994.

Les politiciens ne se sont pas unis avec le peuple. Ils se sont unis avec les capitalistes. Le résultat de cette nouvelle alliance entre les politiciens et les capitalistes, c’est que le 1 % de l’élite prend pour elle-même la plupart des fruits de cette démocratie. Les classes moyennes ont toujours leurs belles vies, mais pour les pauvres, avec ou sans emploi, les choses ont empiré et elles continuent d’empirer.

Les arrestations, les passages à tabac, la torture, la destruction des maisons des gens et les tueries ont continué après l’apartheid. Maintenant, nous avons aussi le massacre.

Chaque année, les Boers noirs nous disent de nous souvenir de 1976, mais ils ne disent rien à propos de la répression de nos luttes après l’apartheid. Ils ne disent rien à propos de Thembinkosi Mpanza et de Vukani Shange, abattus par la Farm Watch [gardes armés, association des fermiers dédiée à la surveillance des fermes] à eMasangweni en 2006. Ils ne disent rien au sujet des attaques de la police contre Abahlali baseMjondolo en 2008, les attaques armées contre notre mouvement à Kennedy Road [Durban] en 2009 et la répression de la Campagne antiexpulsion [Anti-Eviction Campaign], le Mouvement des sans-terre [Landless People’s Movement], le Mouvement des chômeurs [Unemployed People’s Movement]. Ils ne disent rien à propos de l’assassinat par la police d’Andries Tatane l’année dernière ni de la longue liste des personnes qui ont été tuées par la police alors qu’ils protestaient.

Maintenant que les grévistes de Marikana ont été tués, ils en parlent comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle, alors qu’en fait c’est une catastrophe politique perpétrée par les capitalistes et les politiciens.

Allons-nous rester les bras croisés et regarder chacun de nos mouvements se faire écraser un par un ? Combien d’entre nous doivent mourir avant que nous soyons reconnus et inclus dans la société ? Combien d’entre nous doivent mourir avant que la terre et la richesse soit équitablement partagées et que chacun ait son mot à dire dans toutes les décisions qui le concernent ? Quand les opprimés se lèveront-ils et parleront-ils d’une seule voix ?

Nous sommes traités comme cela parce que nous sommes pauvres. Nous ne sommes pas autorisés à exercer nos droits face au gouvernement. Sur le papier, les droits sont pour tout le monde. En réalité, ils ne sont là que pour les riches. Nos droits sont bien connus car ils sont écrits, mais ils ne sont pas mis en application. L’alliance entre les politiciens et les capitalistes a créé une prison démocratique. Nous pouvons voter, mais seulement pour notre propre oppression. Nous pouvons voter, mais l’État continue d’ignorer la loi quand il s’agit de pauvres. Il est normal pour nous d’être expulsés et réprimés, même si ces choses sont illégales. C’est pourquoi les gens commencent à appeler les politiciens des Black Boers [des Boers noirs]. Oui, ils gouvernent le pays, mais ils ne le gouvernent pas pour nous ou avec nous.

Pendant des années, les luttes de la communauté ont été attaquées. Qui aurait imaginé que les luttes actuelles des travailleurs seraient également attaquées par la police ? La lutte se propage à partir des cabanes vers les mines et des mines elle revient aux cabanes. En regardant le silence de la Cosatu [confédération des syndicats] et l’ensemble des associés des Boers noirs, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’il va se passer à partir de maintenant. Il semble que les pauvres sont de notre côté. Il semble que beaucoup d’entre nous devront être emprisonnés, battus et tués avant que nous comptions dans cette société.

Je souhaite que chaque personne regarde soigneusement cette soi-disant démocratie. Je souhaite à chacun et chacune de se demander si nous sommes réalistes quand nous disons que nous sommes dans une démocratie ou si nous vivons vraiment dans une prison démocratique. Il est clair que nous n’avons pas réellement les droits et libertés qui sont écrits dans la Constitution. Il est clair que nos gouvernants utilisent la force armée pour nous exclure de la société et pour nous réprimer quand nous résistons. Regardez ce qui est arrivé à Abahlali baseMjondolo en 2009 [2]. Regardez ce qui est arrivé au Mouvement des sans-terre en 2010. Regardez ce qui est arrivé à Andries Tatane l’année dernière [un manifestant abattu en pleine rue par la police en avril 2011]. Regardez ce qui est arrivé au Mouvement des chômeurs récemment. Regardez ce qui est arrivé aux grévistes de Marikana.

Ne nous leurrons pas en disant que nous sommes dans un pays démocratique alors que nous sommes dans une prison démocratique.

Les Boers noirs pensent que nous, les pauvres, nous sommes « dom ». Ils pensent qu’en nous faisant voter pour eux et qu’en nous souvenant de la lutte contre les Boers blancs, nous penserons que nous sommes « free » [3]. Nous avons seulement été libérés du régime de l’apartheid et de la domination des Boers blancs, mais le même système qui rend certaines personnes riches et d’autres pauvres existe toujours. Le même système qui maintient solidement les pauvres à l’écart et réprime nos luttes existe toujours.

Il est clair que ce pays est dirigé par la main sanglante et que, tant qu’il est pris par la même main sanglante, nous continuerons à verser notre sang. Mais, nous les pauvres, nous devons mettre un terme à cela et nous libérer de telle sorte que nos enfants soient heureux de vivre dans notre pays. Nous devons façonner notre propre avenir, car de la façon dont nous vivons, nous ne faisons que garantir l’avenir des Boers noirs. Nous avons besoin d’un pays dans lequel il n’y a plus de Boers, de quelque couleur qu’ils soient. Nous avons besoin d’un pays où nous sommes tous, juste des gens, des gens qui comptent tous autant et ont les mêmes droits.

Personne ne nous fournira la liberté. Nous devons nous battre pour prendre notre propre liberté dans nos propres mains. Mais la politique de la main sanglante est la politique des Boers, noirs et blancs. Notre politique doit être différente et meilleure. Notre politique doit être la politique d’un peuple organisé, uni et déterminé.

Bandile Mdlalose

[1] Le mouvement des shack dwellers (littéralement « habitants des cabanes ») s’est donné le nom d’Abahlali baseMjondolo (en zulu, « mouvement des habitants des cabanes de bidonvilles »). C’est à la fois un mouvement de défense des habitants des cabanes, des squatters, pour une vie digne, le « droit à la ville », mais aussi un mouvement de base qui cherche à construire une « politique de l’opprimé », dans une démarche autonome, « par et pour les pauvres ». Abahlali refuse les partis politiques, boycotte les élections (« No land, no house, no vote ! »), se réfère à l’autonomie, pratique l’action directe et la désobéissance, insiste sur les processus délibératifs et démocratiques, regroupe les habitants sans tenir compte de l’ethnie ou de la nationalité, évoque parfois la perspective d’un « communisme vivant ». Le mouvement est né en 2005 dans le bidonville de Kennedy Road (banlieue de Durban). Il existe maintenant dans les villes de Pietermaritzburg et dans la zone ouest du Cap.
Sur ces luttes urbaines postapartheid, voir :
Afrique du Sud : l’ANC attaque les mouvements de squatters, article paru dans Échanges n° 131 (hiver 2009-2010).
Abahlali baseMjondolo sur « la voie du jaguar » :
La lutte populaire pour le droit à la ville à Durban, Afrique du Sud
Les habitants des bidonvilles s’essaient à l’autogestion

[2] En septembre 2009, un rassemblement contre les conditions de vie, organisé par le mouvement Abahlali baseMjondolo dans le bidonville de Kennedy Road (Durban, province du KwaZulu-Natal) a été attaqué par une bande d’une quarantaine de nervis et de militants locaux de l’ANC équipés d’armes à feu, de bâtons et de couteaux.
Cette descente, qui s’est faite en plusieurs fois, procédait à la fois du nettoyage ethnique (nationalisme zulu) et de la liquidation politique (écraser un mouvement social dissident en pleine expansion). La police, présente sur place, n’est pas intervenue. Il y a eu plusieurs morts, les cabanes des membres d’Abahlali détruites, ces militants ont été arrêtés ou contraints à la clandestinité et un millier de sans-abri non zulus (sur sept mille habitants du bidonville) contraints de quitter les lieux. Des cadres de l’ANC sont ensuite venus prendre le contrôle politique du bidonville.

[3] Jeu de mots à partir de freedom : free, libre, et dom, qui vient de l’anglais et du hollandais anciens, voulant dire « appartenant à un domaine, à un territoire, à une juridiction ». Ainsi, on est free ou dom ; c’est pas la même chose…

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