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Nouvelles de Turquie

18 Juillet 2016 , Rédigé par groupe Proudhon FA Publié dans #groupe Proudhon FA

Yannis d'Apatris copain crétois qui était venu à la librairie l’Autodidacte de Besançon s'est retrouvé à Istanbul la nuit de la tentative du coup d'état en Turquie.

Voici son témoignage:

"Rien ne présageait que l'arrivée à Istanbul serait suivie par une course pour pouvoir s'installer dans un lieu sûr alors que la société turque s'ébranlait par une tentative de coup d'état et que personne ne saurait ce qu'il allait advenir jusqu'au matin de samedi.

Après les formalités dans l'aéroport Atatürk où quelques jours auparavant il y avait eu un attentat à la bombe, nous nous sommes retrouvés chez une femme qui avait vécu les coups d'état des années '80, avait été torturée, avait fait de la prison, ayant vécu dans sa peau ce que c'est la junte militaire.

La discussion à table tournait au début autour de l'islamisation de la société turque soutenue par la ligne gouvernementale officielle et ordonnée directement par Erdogan. C'est chaque année de pire en pire avec l'application de mesures comme le financement avec des allocations aux familles dont les femmes portent le foulard ainsi que des aides en nature (nourriture, charbon, etc.) qui sont très importantes pour les couches pauvres.

Une des femmes a dit que la Turque se transformait petit à petit à une république islamique où la religion prend un rôle prépondérant mettant progressivement de côté l'état laïque, un des fondements de l'état turc depuis sa création. Ce conflit dans la société turque va en s'intensifiant malgré la déception du peuple qui a vécu la défaite aux manifestations pour le parc Gezi en 2013. Un mouvement qui contestait la pensée dominante et crachait sur l'autoritarisme de l'état turc.

La discussion a été interrompue quand quelqu'un a dit que la circulation était coupée par l'armée aux deux grands ponts qui relient le côté asiatique au côté européen d'Istanbul. La première information était qu'il y avait probablement une bombe et c'est pourquoi tout passage était interdit.

Soudain tous les visages sont devenus graves me disant que ce n'était pas normal. « Ce serait un coup d'état ? s'est demandé à haute voix quelqu'un et tout de suite les autres ont allumé la télévision et ont commencé à passer des coups de fils.

Après le dernier attentat à l'aéroport Atatürk, les mesures spéciales de la police ne semblaient pas bizarres à un étranger. Mais l'inquiétude était visible et une femme a insisté pour que je prenne le dernier ferry pour aller chez ceux qui allaient m'héberger sur le côté asiatique.

Elle m'a salué en me disant « Je ne veux pas revivre ça ».

Nous avons eu le ferry à la dernière minute alors qu'il était blindé, à cause de l'interruption de la circulation, c'était la dernière chance pour passer en face à Kadiköy.

Sur le bateau, après notre contradiction avec un kémaliste qui prétendait qu'il s'agissait des mesures pour éviter un attentat, nous observions les gens qui discutaient à voix basse sur les rumeurs et les plus jeunes s'informaient directement par les réseaux sociaux sur leur portable. En général l'inquiétude n'était pas très visible car les gens ne s'étaient pas rendus compte de ce qui était en train de se passer.

A notre arrivée à Üsküdar, il était évident que les gens étaient pressés de rentrer chez eux. En ce moment nous avons eu l'information que dans les grandes villes turques des avions militaires volaient à basse altitude.

On a eu la certitude que ces événements n'étaient pas une conjoncture mais au contraire quelque chose de très grave et très dangereux était en train de se préparer. En se dirigeant vers la maison nous apercevions déjà des files d'attente devant les distributeurs de billets. Un peu plus tard, les files d'attente devant les épiceries montraient que les gens se préparaient et achetaient des produits de première nécessité (eau, nourriture) avant de se dépêcher de rentrer chez eux. Nous avons été informés qu'un couvre-feu entrait en vigueur et que la loi martiale était déclarée.

Notre pérégrination a abouti chez des amis qui étaient devant la télévision. En ce moment on lisait le communiqué de l'armée et on parlait de bombardements à Ankara et d'échanges de tirs entre l'armée et la police à la place Taksim.

Ensuite il y a eu le communiqué d'Erdogan par Facetime qui appelait les gens à ne pas rester chez eux mais à défendre la démocratie et l'image des chars et des militaires qui se mettaient autour des points stratégiques qu'ils devaient contrôler. Après le communiqué d'Erdogan, le muezzin a commencé à appeler depuis les haut-parleurs de la mosquée voisine à casser le couvre-feu et à descendre dans les rues et les places. En même temps, depuis les premières heures du coup d'état et jusqu'au soir suivant les citoyens turcs recevaient des sms qui les invitaient, pareil, à manifester dans les rues.

Entre temps tout le monde était inquiet et essayait de communiquer avec la famille et les amis. Le téléphone et internet fonctionnaient normalement et, à part la chaîne TRT qui était occupée par l'armée, les autres chaînes émettaient normalement. Là il faut rappeler que le gouvernement turc bâillonne et réprime, quand il le juge utile pour lui, autant la presse que les moyens de communication (téléphone et surtout internet). Ce dernier concerne surtout les moments de tension et les luttes de revendication sociales.

La télévision montrait des bombardements des bâtiments de l’État et on ne savait pas qui sortirait vainqueur de cet affrontement. Nous entendions des sirènes des voitures de police qui traversaient le tissu urbain, des tirs et la situation chaotique était perceptible, plus le temps passait plus la réaction du gouvernement de l'AKP était perceptible. Après trois heures du matin la balance semblait tourner vers Erdogan. Il n'y avait plus de tirs mais les vols à basse altitude continuaient et des vitres se sont cassées, et une grande explosion a retenti au petit matin.

Il y avait des rumeurs qu'à la place Taksim les affrontements continuaient. Quand il a été confirmé que les gens qui ont répondu aux appels de l'état d'Erdogan et/ou voulaient réagir au fait que ses droits démocratiques seraient encore plus diminués, ont repris l'aéroport chassant l'armée et attendant l'arrivée de l'avion d'Erdogan, les mosquées ont recommencé les chants depuis les haut-parleurs vers quatre heures et demie du matin. Peu avant, l'armée avait occupé en direct la chaîne CNN Turk, ce qui n'a pas duré longtemps car une foule est entrée dans la chaîne et a désarmé les jeunes soldats du bâtiment qui se trouve près de la place Taksim.

Le coup d'état avait pratiquement déjà échoué et les chaînes d'info disaient que les responsables avaient été arrêtés. Les images d'Ankara du bombardement du Parlement et de la centrale du MIT montraient que les premiers objectifs des putschistes étaient les points qu'ils pensaient qu'ils paralyseraient la machine étatique, une machine qui est pourtant bien ancrée à tout aspect de l'« Etat ».

Vers cinq heures et demie du matin, c'était le silence dans la ville, ce qui signifiait que tout était joué et qu'Erdogan avait réussi.

Il s'est avéré que sang-froid d'Erdogan, son contrôle absolu sur la police et une grande partie de l'armée ainsi que son appel aux citoyens par les réseaux sociaux, d'occuper les espaces publics (des réseaux sociaux qui avaient joué un rôle important et qu'y étaient férocement réprimés pendant l'insurrection de Gezi en 2013 et à chaque soulèvement qui a suivi), a eu comme résultat la victoire d'Erdogan malgré les 250 morts jusqu'à samedi midi.

Aujourd'hui, samedi 16 juillet, les gens étaient enfermés chez eux mais les rues n'étaient pas vides. Les gens circulaient d'une manière hésitante, faisaient leurs courses ou buvaient le café en lisant les journaux. La présence policière visible était quasiment inexistante, ici au côté asiatique, mais la machine étatique était quand même en état d'alerte maximale.

Au final la machine de l’État avait passé au stade suivant avec les milliers d'arrestations de militaires mais aussi des persécutions de magistrats qui sont suspectés pour des liens avec les putschistes.

Comme a dit un homme âgé, il n'y a pas de dilemme entre un gouvernement élu et une dictature militaire. Ils haïssent le gouvernement Erdogan et sa politique, mais il reste un gouvernement élu contrairement à l'arbitraire total d'un régime militaire. Les citoyens turcs ont vécu ce que cela signifie avec des exécutions, des disparitions et des milliers des torturés par l'armée dans les années ´80.

Pour la première fois les putschistes se sont retrouvées confrontés à la police qui est restée fidèle au gouvernement élu mais aussi aux gens qui en brandissant des drapeaux turcs, certains scandant des slogans religieux ou pro-AKP et d'autres des chants des Loups Gris de l'extrême droite*, sont descendus massivement dans la rue pour s'opposer à l'éventuelle montée de l'armée au pouvoir.

Erdogan semble sortir tout puissant de cette aventure ouvrant la voie à l'imposition, avec une poigne de fer, de sa stratégie concernant les affaires internes autant qu'externes de l’État turc."

​* Les Loups gris, mouvement armé néo-fasciste, anti-communiste, anti-kurdes,

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