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Fukushima : cogérer l’agonie

16 Mars 2015 , Rédigé par groupe Proudhon FA Publié dans #Nucléaire

Texte que Thierry Ribault a lu le 11 mars dans les studios de Radio Libertaire, pendant l'émission spéciale Radio Libertaire - Radio Galère - Radio Zinzine :

A écouter ici

http://trousnoirs-radio-libertaire.org/

Ou à lire ici

Fukushima : cogérer l’agonie


En ce 11 mars 2015, quatre ans après l’inachevable désastre nucléaire de Fukushima,
on peut, bien entendu, établir un bilan officiel : 87 enfants atteints d’un cancer de la
thyroïde, 23 autres suspectés de l’être, 120.000 « réfugiés », 50.000 liquidateurs mobilisés
au seuil sacrificiel dûment relevé, des piscines remplies de combustibles prêtes à nous
exploser au nez, des rejets massifs et réguliers d’eau contaminée dans l’océan, pas moins de
30 millions de m3 de déchets radioactifs à stocker pour l’éternité.
Ce bilan existe. Nous vous y renvoyons.


L’État fait des habitants de Fukushima des cogestionnaires du désastre


Une fois ce « bilan » dressé, une fois les victimes et les inquiétudes considérées avec
respect, il s’agit de tirer les conclusions qui s’imposent. L’une d’entre elles est la suivante :
au fur et à mesure que se mettait en place l’aide fournie par des groupes citoyens, des ONG,
des structures plus ou moins indépendantes, l’État faisait des habitants de Fukushima,
indéniablement et sous couvert de « participation citoyenne », des cogestionnaires du
désastre. On pourra nous opposer que cet élan civique a relevé de la spontanéité, voire de
l’amour du prochain, que l’État n’a donné aucun ordre allant dans ce sens, que chacun était,
et reste, libre de « s’engager » dans de tels mouvements, certes ! Cependant, beaucoup des
hommes et des femmes qui l’ont fait, même si c’est inconsciemment, ont fait le jeu de l’État.
Voilà ce que nous avons constaté.

La plupart de ses groupes citoyens, ces ONG, ces structures plus ou moins
indépendantes ont appelé les habitants à s’équiper de dosimètres, les ont aidé à s’en
procurer ou à s’en fabriquer sur le mode do‐it‐yourself, les ont assistés dans la tâche
pharaonique d’une impossible décontamination, ont réuni des fonds aux sommes parfois
colossales pour acheter des équipements permettant d’effectuer des
anthropogammamétries, y ont fait asseoir leurs congénères pour leur asséner des chiffres
dont ils ne savaient que faire, ont élaboré des cartes des retombées radioactives au mètre
près, ont ouvert des dispensaires dédiés à l’évaluation des doses reçues et au suivi sanitaire
des populations. Ces « initiatives citoyennes » ont visé à rendre compte d’une réalité dont
les protagonistes estimaient qu’elle était niée par les autorités. Ce faisant, plutôt que de les
mener à « sauver leur vie », autrement dit prendre leurs jambes à leur cou (comme l’ont fait
certaines structures, dans le Yamanashi par exemple, aidant les gens à refaire leur vie
ailleurs), la plupart d’entre elles ont aidé les gens à rester sur place, ce qui a fait le jeu d’un
État qui n’avait d’autre objectif, dès le début des évènements, que de maintenir les
populations en place. Ce faisant, plutôt que de remettre en question la thanato‐politique de
folles sociétés humaines bâtiFukushima : cogérer l’agonienger et le gouvernement par la mort, ces structures ont appris aux gens à vivre avec, attendu que les dosimètres créeraient le miracle.
De Tchernobyl à Fukushima, la cogestion a fait faire un bond qualitatif à
l’administration du désastre : travaillant à la grande inversion du désastre en remède, elle a
porté à un degré de perfection jamais atteint jusqu’à présent la responsabilisation de chacun
dans sa propre destruction et la nationalisation du peuple qui la fonde.

Groupes indépendants… intégrés


Prenons deux exemples qui montrent comment, un jour ou l’autre, ces structures
plus ou moins indépendantes l’ont été de moins en moins et se sont, avec plus ou moins
d’état d’âme, ralliées aux structures étatiques.


Premier exemple : Ethos, programme développé en Biélorussie dans les années 1990
pour « améliorer les conditions de vie dans les zones contaminées », soutenu par la
commission européenne, dont le leader était notamment directeur du CEPN, Centre
d'études sur l'évaluation de la protection dans le domaine nucléaire, association financée
par EDF, le CEA, la Cogema et l’IRSN. Un clone de ce programme, Ethos in Fukushima, est né
au Japon six mois après le 11 mars 2011, à l’initiative d’une ONG locale visant à soutenir le
moral des troupes contaminées à travers des réunions d’information où sont prônées
l'entraide entre les habitants et des mesures illusoires de protection contre la radioactivité.
Le mot d’ordre de l’ONG, dont la foi, logiquement, renverse les montagnes, est : « Malgré
tout, vivre ici, c'est merveilleux, et nous pouvons transmettre un avenir meilleur ». L’élève
ayant rapidement dépassé le maître, cette initiative a fait l’objet d’une prise en main de la
Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR), qui a mené à la mise en place
de « Dialogues ». Ces séminaires participatifs ont alors rassemblé des élus, des experts
scientifiques et des groupes de citoyens soucieux de « revitaliser » les zones contaminées
qui en avaient bien besoin, afin d’inculquer une « culture pratique radiologique » et d’aider
chacun à « optimiser les doses ».


Deuxième exemple : Safecast, « réseau global de capteurs qui recueille et partage
des mesures de radiation afin d’habiliter les gens à gérer la situation grâce à des données
relatives à leur environnement. » Suite à leur participation à une conférence de l’AIEA en
février 2014 à Vienne, le leader de Safecast définit ses membres comme « des hackers, mais
pas de ceux qui dévalisent les banques (sic), de ceux qui sont les moteurs de l’innovation »,
et montre clairement le cap, considérant « avoir modifié avec succès les présupposés
qu’avait l’AIEA par rapport à ce que les groupes indépendants sont capables de faire (…) afin
de fournir des sources alternatives d’information », se déclarant avec une fierté affligeante
« certain que cela fera son chemin dans la prochaine révision des directives de réponse au
désastre que prépare l’AIEA.» La déléguée norvégienne à l’AIEA, qui a saisi tout l’intérêt des
« capteurs citoyens », a immédiatement vu en Safecast « des gens créatifs et innovants qui
développent des solutions efficaces par eux‐mêmes, et en cas d’accident dans votre propre
pays, vous serez bien contents d’avoir des gens comme eux. En fait, vous devriez même, dès
maintenant, chercher des gens comme eux »1.


Se félicitant de ce que cette déclaration ait été suivie d’applaudissements, les
responsables faussement naïfs de Safecast précisent : « Le consensus dans la salle a tourné
(…), la CIPR nous a proposé de trouver des financements, le ministère de l’énergie américain
veut intégrer nos inputs dans leur nouveau système d’information d’urgence, l’IRSN veut
que nous les aidions dans un de leurs projets, la Commission de régulation nucléaire discute
avec nous pour voir comment faire au mieux pour intégrer la mesure citoyenne dans leurs
plans de catastrophe ».


1 http://blog.safecast.org/2014/02/safecasting‐the‐iaea/

Les « capteurs‐citoyens » de Fukushima : des citoyens captifs


La cogestion des dégâts fonde le consensus : saluée par tous au nom de la nécessité à
dépasser la situation, elle est irréversiblement souhaitée et s’inscrit dans une stratégie
fondée sur cet art d’accommoder les restes qu’est la résilience. Approche prisée des
pronucléaires, elle s’intègre également, pour nombre d’antinucléaires, à une mise en oeuvre
de la participation citoyenne qu’ils appellent ‐ ne reculant devant aucun paradoxe ‐ de tous
leurs voeux, achoppant alors de manière redoutable devant la remise en cause du recours à
l’énergie nucléaire censée fonder leur lutte, et de la société industrielle qui rend ce recours
indispensable. Au final, l’objet de la cogestion, au nom de la démocratie, est l’État lui‐même.
En faisant de chacun un contre‐expert qu’il faut éduquer, informer, équiper, pour faire de lui
un mesureur performant, pour qu’il se soumette par avance à l’autorité scientifique qui
édictera les nouvelles normes nécessaires au bon fonctionnement de la machine sociale, la
cogestion s’affiche pour ce qu’elle est : l’art de répandre des métastases étatiques, pour
reprendre la limpide formule de Jaime Semprun et de René Riesel.


Certains sociologues du gyrophare, qui ne manquent jamais une occasion de louer les
« lanceurs d’alerte », ont persisté à vanter les mérites des « réseaux de capteurscitoyens
qui participent à la construction d’une intelligence collective instrumentée
et confèrent une capacité active aux citoyens pour interpréter leur environnement, le capter
et le mesurer et in fine agir sur lui »2. De la sorte, les alertologues se sont refusés à voir la
réalité de ce devant quoi ils s’ébahissaient : bien des « capteurs‐citoyens » de Fukushima
étaient bel et bien devenus des citoyens captifs.


Cogérer, consentir, obéir


Cogérer les dégâts du désastre nucléaire aide à franchir la distance qui séparait le
terrible de l’acquiescement au terrible. Cogérer les dégâts du désastre nucléaire amène à
prendre part au dispositif permettant de consentir à la contamination, à apprendre aux
hommes à vivre dans de mauvaises conditions d’existence et à faire pénétrer celle‐ci dans la
culture de masse. Cogérer les dégâts du désastre nucléaire, c’est s’inscrire dans le paradigme
de l’ordre, non dans celui de la transformation. C’est accompagner l’agonie au quotidien des
corps et celle, aussi grave, des esprits et de leur éventuelle pensée contraire. Passé maître
dans l’art de mépriser ses adversaires que sont les individus conscients d’eux‐mêmes, l’État
cogéré, désiré par tous, n’a plus que de faux ennemis dans la main desquels il a su glisser la
sienne. L’identification à celui que l’on craint joue ici d’autant plus fortement que la
cogestion tend vers l’autogestion, qui est au désastre nucléaire ce que l’autocritique fût au
stalinisme : une technique d’intériorisation de la culpabilité et, ce faisant, de la domination,
car la cogestion est une congestion de la liberté et du refus d’en être privé. Il s’agit alors de
se trouver une cause commune pour éviter de s’affronter à son propre sauvetage par le
refus. Or les causes communes abondent à Fukushima : tirer partie d’une expérience unique,
apprendre à faire face au prochain désastre, restaurer la communauté, redynamiser les


2 http://socioargu.hypotheses.org/4505

forces économiques, faire renaître l’emploi des jeunes, inciter les populations à un « retour
au pays natal »… Des menaces de non remboursement des frais de santé aux coupons de
réduction pour les touristes, du redéveloppement de l’industrie des loisirs (stades de
baseball, musées) à la construction de supérettes avec terrasses « plus conviviales »... à
Fukushima, nul doute : l’inventivité morbide fait fureur.


Assurément, en prétendant sauver d’un côté ce que l’on détruit de l’autre, on ne fait
que répéter l’obéissance au pouvoi
r.


11 mars 2015
Nadine et Thierry Ribault


Auteurs de

Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima,
Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris,

PS:

À noter que Thierry nous a dit qu'il a été refusé par l'Obs car "trop long", Rue89 car "trop austère", Libération car "pas assez Charlie" (qui est leur priorité en ce moment).

Il est vrai que la phrase "Cogérer les dégâts du désastre nucléaire, c’est s’inscrire dans le paradigme de l’ordre, non dans celui de la transformation (…) on ne fait que répéter l'obéissance au pouvoir" peut s'appliquer aux attitudes face à bien d'autres graves dégâts du capitalisme et viser notamment la plupart des médias…

Fukushima : cogérer l’agonie

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